Nous sommes allés à la rencontre de Kristian Gavoille, ancien directeur artistique d'Ardi. Son parcours éclectique raconte une certaine idée du design, celle qui a façonné la maison d'édition.
Son atelier occupe le rez-de-chaussée d'une cour pavée du 11ᵉ arrondissement de Paris. Kristian nous reçoit en short et en t-shirt, les cheveux en broussaille. Il faut dire qu'il fait particulièrement chaud ce jour-là. Autour de lui s'accumulent meubles, prototypes, photographies, livres, matériaux, souvenirs de chantier et objets glanés au fil des années. L'espace ressemble à son propriétaire : curieux, instinctif, foisonnant.
Portrait de Kristian Gavoille et de sa chienne Gaga.
Trublion du design, architecte de formation, photographe par passion, Kristian Gavoille est diplômé de l'École d'architecture de Toulouse. Au début des années 1990, alors proche collaborateur de Philippe Starck – avec lequel il travaillera plus de cinq ans –, Kristian rencontre Anne-Marie et Olivier Nicol, qui viennent de reprendre la fonderie d'aluminium Dacheville Nicol (fondée en 1950 par Pierre Dacheville). Le courant passe immédiatement.
Les Nicol sont aussi désassortis – il mesure 1,90 m et elle 1,58 m – qu'unis et entreprenants. En créant Ardi, ils cherchent à donner une nouvelle impulsion à leur activité, tout en préservant le patrimoine industriel et le savoir-faire dont ils sont dépositaires.
Visite du studio de Kristian Gavoille en Juin 2026, quelques objets Ardi encore posé sur l'étagère.
Ardi, un espace de création où tout est possible.
Kristian se souvient : « Olivier était un mécanicien hors pair, un véritable ‘Géo Trouvetou'. Il avait de grandes mains, avec lesquelles, étonnamment, il pouvait tout faire ! Lorsque, avec Anne-Marie, ils décident de créer Ardi, c'est avant tout pour offrir aux jeunes designers un espace de création où tout est possible. Car Olivier ne dit jamais non. Il bricole, teste, et recommence jusqu'à trouver la solution. » Séduit par cet élan créatif au caractère artisanal, Kristian accepte sans hésiter la direction artistique d'Ardi, qu'il assure en plus de son travail chez Philippe Starck.
Il se lève pour aller chercher quelques objets estampillés Ardi. Un dessous-de-plat en forme de grand X, minimal. De magnifiques poignées de porte, sculpturales. Et Jojo, le décapsuleur, initialement développé pour la 1664 de Kronenbourg, et qu'il éditera pour Ardi. « Un objet d'une apparente simplicité, mais dont la conception nous a donné du fil à retordre. Les premiers Jojo, entièrement conçus en aluminium, ne résistaient pas à la pression des capsules ; il a fallu y adjoindre une minuscule ‘dent' d'acier pour consolider la structure. Un challenge relevé, évidemment, par Olivier ! » Cette silhouette rieuse et bedonnante (Jojo a la forme d'un bonhomme jovial accoudé au comptoir d'un café) est le symbole parfait de l'ADN d'Ardi : concevoir des objets « à la fois utiles et décalés, destinés à occuper l'espace. »
La main de l'artisan.
Kristian passe sa main sur les objets pour nous en montrer les aspérités et nous familiariser avec les spécificités de l'aluminium. « L'aluminium, c'est la main de l'homme. »
Plébiscité par les designers des années 60, ce matériau minéral et naturel revient sur le devant de la scène dans les années 1990, à une époque où le design sort du carcan de l'utile et où les créateurs se font plus audacieux, voire irrévérencieux. Recyclable, malléable, léger, il offre une liberté de formes que d'autres métaux ne permettent pas, et s'associe particulièrement bien au bois, à l'acier ou à la céramique. « Avec Ardi, nous offrions à de jeunes designers émergents un espace de création sans limite. L'occasion d'exprimer leur talent dans la plus grande liberté. Des petites séries, coulées, démoulées puis polies à la main par des artisans exigeants et amoureux de leurs gestes. »
La fonderie Dacheville Nicol, à la différence des fonderies sous pression, travaille par gravité, c'est-à-dire que l'aluminium en fusion est coulé à la louche et à la main dans des moules réutilisables. Une technique qui permet toutes les extravagances et autorise les petites productions.
Un design impertinent, loin des codes de la simple utilité.
Kristian et Anne-Marie sélectionnent ensemble les designers ; plus d'une vingtaine participeront à l'aventure des éditions Ardi. « On osait tout, on ne refusait rien. Les jeunes – et moins jeunes – designers étaient nombreux à nous solliciter, séduits par l'espace expérimental que nous leur proposions. »
Ardi a ainsi édité des objets imaginés par Ronan Bouroullec (alors élève de Kristian Gavoille), Éric Jourdan, Martin Szekely, Pucci de Rossi… Rapidement suivis par quelques industriels, comme Ligne Roset, désireux de proposer des pièces plus esthétiques et moins convenues.
L'aventure reprend…
Kristian semble nostalgique d'une époque où la rentabilité n'était pas l'unique préoccupation des créateurs et des maisons d'édition. Une époque « libre et un peu punk », où l'on se donnait les moyens sans en attendre ni profit ni reconnaissance. Pour la beauté du geste, pour une certaine forme d'insolence ou d'ironie, ou simplement parce que c'était gracieux, insolite, amusant, éclatant.
Trente ans plus tard, ce sont Elie Fazel et Samuel Perhirin qui reprennent Ardi — et avec elle, cet héritage. Contacté par le duo, Kristian confie avoir été à la fois intrigué et admiratif de les voir se saisir de cette histoire avec autant d'énergie que de respect pour ce qui l'a précédée. « J'ai été heureux que l'esprit innovant et libre qui nous habitait alors séduise de jeunes créateurs contemporains. Dans nos sociétés si normées, si uniformes, il est bon que le vintage revienne sur le devant de la scène et avec lui ses objets décalés. »
Kristian approuve la sélection d'objets réédités et semble flatté que ses créations retrouvent une nouvelle jeunesse. « J'ai hâte que ma Tour Prend Garde (Ndlr. Cendrier créé par Kristian en forme de tour de château fort, symbole d'une muraille élevée entre lui et la cigarette) trône à nouveau sur les tables basses ! Quand je revois la carafe d'Éric Jourdan, le pot de Ronan Bouroullec ou le sublime chandelier de Pucci de Rossi, je me dis qu'on avait quand même pas mal d'humour et de style ! »
Convaincu que la place d'Ardi est aussi auprès des designers contemporains, il souhaite que cette jeune génération bourrée de talent ait autant de plaisir à « profiter de cette liberté qui nous a été offerte à l'époque ». Un esprit que Elie et Samuel ont désormais la charge de faire vivre, à leur manière.